2017, et des parenthèses.

J’avais ce titre d’article depuis quelques temps dans la tête, les parenthèses. Je l’avais écrit dans un coin de mon carnet et dans le bloc notes de mon téléphone, mais je ne savais pas trop quoi en faire, quoi mettre dedans, parce qu’il y en a eu plusieurs des parenthèses, parce qu’elles ont été belles et difficiles à la fois, parce que même si 2017 rime avec paillettes, il n’y a pas eu qu’elles.

J’écris du dernier trimestre de 2016, que je titube, je vacille, je déborde. J’écris que septembre me prend dans sa tornade et qu’avec octobre, je ne suis pas toujours très stable. Je fête la nouvelle année avec mes amis de presque toujours – presque toujours veut dire du lycée, et maintenant que je ne les vois que très peu, je me rends compte à quel point, je chéris nos moments.

Je change de travail en janvier, mois de mon anniversaire – que je fête par un brunch entre amis et famille et une chouette soirée en tête à tête au cinéma avec La la land. Je me retrouve maintenant à être auprès de ceux qui traversent la Méditerranée, à écouter des récits d’océan qui prend les migrants, de pays d’ailleurs que je ne connaissais pas et dont maintenant je connais les capitales et les accents chantants. Je me retrouve avec des valeurs encore plus fortes, qui s’imposent à moi et qui font partie de la personne que je suis et que je veux être. Des valeurs que je défends bec et ongle et peut-être des valeurs qui me feront quitter ce travail que j’aime tant.

J’aime mon métier plus que tout, notamment quand je prends dans mes bras – ce dont je n’ai pas l’habitude, sauf que là, je ne savais plus comment le saluer, comment le féliciter –  un demandeur d’asile qui a vécu l’enfer, qui monte sur scène et raconte son histoire avec poésie et dignité, douleur et colère.  Quand sur scène, ils racontent le Darfour, le Soudan, la Libye. Qu’ils disent haut et fort, qu’ils ont été vendus comme des chèvres et des cochons. Comme des esclaves. Quand sur scène, ils racontent l’horreur de la traversée en mer. Quand je leur demande dans mon bureau, s’ils ont peur, et qu’ils me répondent, vous savez Madame, j’ai vécu la Méditerranée, je n’ai plus peur de rien. Quand on leur demande s’ils ont encore de l’espoir, et que l’un d’eux dit, que sans espoir, il ne serait pas debout, c’est tout ce qui lui reste car tout a été détruit, tout est perdu et qu’un autre ajoute que lui n’a plus d’espoir, qu’après trois ans ici, à être malmené, il n’a plus d’espoir. Quand un autre nous supplie sur cette même scène, d’avoir de l’empathie, de la bienveillance pour les gens dans la rue.

Je suis révoltée aussi dans ce métier, quand du bout des lèvres, à voix basse après avoir regardé autour d’eux à plusieurs reprises, ils m’appellent madame puis mon prénom et me demandent si je pourrais leur donner 2 euros pour s’acheter un pack d’eau parce qu’ils n’ont plus d’argent parce que l’Etat fait mine de les aider mais pas trop quand même, il ne faudrait pas qu’ils se mettent à calculer sur leurs bateaux en Méditerranée – parce qu’évidemment c’est ça qui les préoccupe sur ces bateaux où ils sont 200 au lieu de 30 en pleine mer sous le vent, la pluie, serrant les plus petits, priant pour arriver sain et sauf, pour ne pas chavirer, pour ne pas se retrouver dans cette eau qui leur fait peur, cette eau qu’ils ne seront pas appréhender, cette eau dans laquelle ils ne savent pas nager ou si peu et puis même s’ils savaient nager, cela ne leur assurerait pas leur survie. Et puis, il ne faudrait pas qu’ils se passent le mot « viens, ici ils nous aident vraiment, ils nous donnent de l’argent pour vivre ». Alors l’Etat donne le strict minimum et quand j’écris cette absurdité, ma tête hoche de gauche à droite pour dire non, ce n’est même pas le strict minimum mais même quand ils arrivent à me demander ça dans mon bureau avec honte et embarras et la peur que je ne les regarde plus comme avant, la France reste pour eux le pays des droits de l’homme et dans ma tête, ça crie foutaise, ce sont des foutaises. D’où laisser des êtres humains, dormir dans la rue et d’où nous nous permettons de nous appeler, de nous faire appeler le pays des droits de l’homme, et bien trop souvent on échoue. Et pourtant quand je leur demande pourquoi demander l’asile en France alors ils me répondent presque tous pour la sécurité, pour que je sois en sécurité, parce que c’est le pays des droits de l’homme qu’ils me disent avec leur sourire, avec certitude et leur conviction et s’il y a bien quelqu’un à convaincre de cette aberration, c’est bien moi parce que c’est moi qui vois les hôtels miteux dans lesquels l’Etat les place quand l’Etat daigne les placer. C’est moi qui les vois devoir aller aux resto du coeur, me demander de l’aide pour trouver des vêtements, ne pas se plaindre alors que leurs corps sont remplis de piqures de punaise de lit, qu’ils partagent leur chambre avec des rats, qu’ils ne sont vus que comme des numéros parce que tu comprends ils s’appellent tous pareils, ils se ressemblent tous et puis si en plus des fois leurs histoires se ressemblent – n’en parlons plus – alors que je connais chacun de leur prénom et nom de famille, que je sais leur nationalité et quasi toutes leurs histoires et que même s’ils viennent du même pays et que même si ce pays nous paraît sûr de loin, eux ils savent pourquoi ils ont pris la route, pourquoi ils ont marché, pourquoi ils sont là et il faut arrêter avec ce discours, non ils ne sont pas là pour l’argent parce que si vous aviez ce qu’ils reçoivent, vous ne resteriez sûrement pas, vous ne seriez même pas venus et je ne parle pas de l’accueil qu’ils reçoivent dans les administrations, la préfecture qui leur dit qu’ils devraient être honorés d’être ici, ce sont plutôt nous qui devrions être honorés de les avoir, leur richesse, leur culture, leur vie qui valent bien plus que ce qu’on veut leur donner.

« Nous voyons ce que les êtres humains sont capables de se faire les uns aux autres. Mais au lieu de nous désoler ou de nous décourager, nous brûlons de colère ! » Pure colère, Camille Lepage

Il y a eu un garçon, et des chouettes parenthèses, au sommet des montagnes, au bord de l’océan, dans les vignes, dans des appartements parisiens, et même si c’était peut-être un peu couru d’avance, et même s’il y a eu les derniers messages, ceux qui disent que c’est fini un peu, que c’est comme ça, que c’est la vie, pas le bon timing, il y a eu les baisers sur le front, la chaleur de ses bras, les papillons dans le ventre, les draps froissés, les corps qui s’étreignent, les siestes au soleil ou sous la tente, l’amour au matin, la vie folle – ô ça oui la vie folle – tout ce qu’on s’est dit et tout ce qu’on a vécu, tout ce qu’on ne s’est pas dit aussi, tout ce qu’on a préféré se toucher, s’embrasser, se regarder plutôt que se dire. Et je crois que c’est une de mes fiertés, avoir su que je pouvais retomber amoureuse, que je pouvais être aimé, que j’étais assez bien pour quelqu’un, que c’était possible, et c’est peut-être pas grand chose, mais je crois que pour moi, ça veut dire beaucoup. Et même si j’ai un peu pleuré cette histoire, un peu pleuré ce foutu timing et cette foutue distance, j’ai aussi souri grand de mes bêtises à ses côtés, de ses pitreries et de ses yeux qui me regardaient.

J’ai aussi été bien entourée, on se retourne et en fait, on voit qu’il y a des gens pour nous tenir la main, pour nous trainer boire un verre alors qu’on en a pas très envie, des gens pour nous écouter, et pour ouvrir les bras, pour poser la tête sur une épaule bienveillante et se laisser aller. Des gens que le travail a mis sur la route, des gens que l’internet a mis sur la route. Se rendre compte que les autres sont là, pour les coups durs mais aussi pour les petites célébrations, pour s’entendre dire que non on ne mérite pas ça, que non ce n’est pas de notre faute, qu’on a fait de notre mieux, que c’est normal de craquer. Je crois que ça veut tout dire, d’avoir ces personnes là pas loin.

Il y a eu, selon la SNCF, 11 gares explorées et plus de 6000 kilomètres en train, et pas un seul avion, alors pour 2018, je me suis promise que je remettrais les pieds dans un avion, et plusieurs si possible. Je pense à une nouvelle expatriation, à l’Afrique cette fois-ci, avant d’avoir pendant une demie seconde songé à l’Amérique du nord. L’autre jour, j’étais dans une librairie et je me suis perdue au rayon monde, au rayon Afrique et j’ai maintenant une liste de livres à lire aussi haute que moi. Il y a des envies d’ailleurs lointain, d’urgence et de pieds dans la poussière, de pays en conflit, de contexte géopolitique particulier, que je veux explorer, comprendre et on ne peut pas comprendre en trois jours ou en trois livres, il faut le vivre, s’en imprégner et s’y laisser vivre.

Il y a eu des larmes et des comment je vais faire sans lui. J’ai écrit que je n’allais pas bien, je n’allais pas mal, j’avais perdu quelqu’un qui m’était cher, voilà c’était tout. J’ai perdu quelqu’un qui m’est cher et je ne sais pas trop bien comment je vais, je vais parce qu’il faut remettre du mouvement à la vie, il faut lui redonner un rythme, réapprendre à marcher, réapprendre à danser. Il y a eu les yeux un peu mouillés en ces soirs de fête, remplis de son absence mais il y a aussi la reconnaissance de ces moments passés ensemble, de cette maison, de cette famille, de tout ce qu’il m’a appris, de tout ce qu’il m’a transmis – et c’était pas franchement facile d’y voir du beau dans cette année qui a finie sans lui.

En 2017, j’ai déménagé, j’ai campé, Paris et l’océan sont restés mes repères, j’ai bu beaucoup trop de bières et de mojitos et mangé beaucoup trop de sushis, j’ai fait un calendrier de l’avent de mes propres mains, j’ai repris le yoga, mon appareil photo a souvent été pendu autour de mon cou et j’ai pris un nombre incalculable de photos de couchers de soleil, j’ai doucement commencé à me mettre au bio et fait maison notamment avec les produits ménagers, j’ai été seule à des concerts, je me suis coupée les cheveux, je n’ai pas assez dansé et j’ai un peu abandonné les musées en cette deuxième partie d’année, j’ai cuisiné pour la première fois le butternut, j’ai lu de chouettes livres/journaux mais pas assez, j’ai un peu trop pleuré devant des séries, j’ai été dans les Cévennes, j’ai écouté un nombre d’heures incalculables de musique en tout genre.

Et pour 2018, on verra. Mais si on disait, que la suite sera belle?

Je vous souhaite des je t’aime, des je t’embrasse, des je peux le faire, des j’ai confiance en moi, des c’est trop bien, des montagnes à escalader, des chemins de traverses, des doigts pleins de confitures, des chaussures pleines de sables, des retrouvailles, des halls d’aéroport, des couchers de soleil, des mains tendues, des mains attrapées, des chansons sous la douche, des pas de danse dans la rue, l’amour au matin, des bisous dans le cou (mes préférés) et sur le front.

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Août

Aout en images

Le dernier jour de juillet, j’ai posé les pieds en France. Je ne me rappelle plus bien, à part qu’il était 7h du matin et qu’il faisait un peu froid, et que ma valise était un peu lourde. On s’est perdu sur le périphérique et j’ai beaucoup ri. Il y a une pause madeleine et quelques minutes volées au sommeil. Il ne fallait pas trop dormir sinon je n’allais pas pouvoir me remettre du décalage horaire (même si c’est toujours plus facile de ce côté là).

Il y a eu une raclette en plein mois de juillet, et puis on a pris la route pour aller dans ce petit coin de paradis qui m’est cher. Petit coin de paradis dans lequel on se retrouve tous et août s’est faufilé sous mes pieds sans que je ne m’en rende bien compte. Août fut rempli de rires, de sourires, de grandes tablées, de plongeons dans les vagues, de sable entre les pieds, de siestes dans le hamac, de fraises et de tomates cerises du jardin, de melon et de thés sur la terrasse. Août s’est faufilé entre les regards, les embrassades, les heures à parler avec elle, avec lui, avec eux. Août s’est faufilé entre les amis venus me voir dans ce petit coin de paradis, et la famille qui s’est agrandie au fur et à mesure.

Août s’est dissipé dans les sms aux copains, « Je suis rentré mais non je suis pas là», « On se voit bientôt». Dans les « Faudra que tu me racontes », dans les cadeaux distribués, dans les noms de ces villes et de ces fruits que j’énumérais pour leur parler de là-bas.

Août s’est faufilé sous mes pieds nus dans le sable, dans l’océan, dans l’herbe. Entre les parties de raquette et de football. Les soirées à la fête foraine et à manger une glace. Entre les bras de ma maman, ceux de mes neveux et les sourires de mon grand-père. Les taquineries entre cousins et les questions pour rattraper le temps perdu, manqué, retrouvé.

Août fut rempli de barbecues, de fruits, de glaces à la passion et à la framboise. Août fut gourmand et juteux. Août fut rempli de voyages en train, et de retrouvailles entre copines, au bord de la mer, à s’habiller toutes les trois en bleu sans s’être consulté et aller danser sur la plage. Août s’est passé dans ces maisons de vacances, à jouer, aux cartes, aux dominos.

Août est passé avec un sourire grand jusqu’aux oreilles et l’envie de serrer et d’embrasser les miens à chaque moment, à chaque seconde. Août est passé avec la certitude, que j’ai bien fait de rentrer, que ça fait du bien d’être à la maison. Evidence que j’ai prononcée devant le feu d’artifice, feu d’artifice que j’avais manqué ces dernières années, mais que pour rien au monde je ne manquais étant petite, et que pour rien au monde, je n’aurai manqué cette année. Je retrouvais cette sensation d’être à la bonne place, là sur cette dune, à regarder le ciel se parsemer de rouge, de bleu puis de vert, avec les gens que j’aime, les plus petits faisant des « Oh » et «  Ah » et le adultes, des « la belle bleue » et « la belle rouge ».

Un de ces soirs

Sans titre 3

Où la nuit se fait un peu plus profonde, un peu plus noire, où les draps ne suffisent plus à remplacer la couette. La pluie s’est remise à tomber alors qu’elle s’était faite absente depuis quelques semaines. C’est un de ces soirs où on se dit que ça aurait fait un an, et que ca aurait peut-être bien pu marcher. Un des ces soirs, où l’hiver n’est pas tout à fait là (et ne le sera jamais vraiment), mais où il fait bon d’enfiler un gilet quand même. La petite brise va rappeler le bord de mer de l’océan atlantique dans cette maison aux volets verts qui a abrité mon enfance. Un de ces soirs, où je pourrais envoyer des emails à des gens à qui je devrais (ou pas) en envoyer, où le décalage horaire dérange un peu trop, et que la distance est un peu lourde à porter. Ce sont ces mélodies au piano qui résonnent, et cette bougie que j’aimerais allumer. Ce chocolat chaud et ces quelques marshmallows m’attendraient avec un plaid. Un de ces soirs, où il me manque un peu trop et où Noël paraît loin, loin parce qu’ici, Noël ne ressemble pas à Noël. Les sapins sont de sortie, les chocolats aussi, mais il n’y a pas ce froid qui te fait rougir les joues, et te fait te cacher le nez dans ton écharpe. Un de ces soirs où les jours commencent à compter. Je rentre bientôt, un peu trop tôt peut être, je ne sais pas. Un de ces soirs où on imagine la tablée de Noël, et son repas festif. Ces embrassades et ces quelques mots murmurés à l’oreille. Leur dire que je les aime, que j’ai de la chance de les avoir, qu’on a de la chance de s’avoir. Un de ces soirs qui n’appelle que deux bras pour se blottir dedans. Où mon dos fait des siennes, un peu bloqué à cause du sport (quand je vous disais, que je ne faisais pas les choses à moitié). Un de ces soirs, où mon corps sent le chocolat (ou peut être le beurre de charité, je ne sais pas vraiment) où j’enfile un jean et un tee-shirt blanc, en mettant quelques barrettes dans mes cheveux. Un de ces soirs, où je file au restaurant et que ca fait un tout petit peu du bien quand même, et où la pizza et les fraises à la chantilly vont apporter un peu de réconfort. Un de ces soirs où tout est un peu compliqué. Compliqué de devoir finir d’écrire ce mémoire, et compliqué d’être un peu là bas et un peu ici, en même temps.

Un des ce soirs, un peu comme ca, pas tout à fait assez.